Le bien et le mal
Les
notions de «bien» et de «mal» sont intimement liées aux notions de
«vie» et de «mort». Dans les temps anciens, lorsque les activités
humaines étaient simples, il fallait cueillir des champignons
comestibles, c’était le «bien», les vénéneux, c’était le «mal». Il
fallait tuer l’ours plutôt que d’être dévoré par lui. Ces notions de
«bien» et de «mal» étaient claires bien que subjectives. Tuer l’ours
des Pyrénées est l’exemple même de ce qu’il ne faut plus faire
aujourd’hui si l’on recherche le bien commun.
Au Moyen Âge, des moines défrichaient à tout va. Ils coupaient les
arbres pour aménager les terres et les cultiver. Ce qu’ils faisaient
était «bien». Aujourd’hui, les critiques ne manquent pas contre les
déforestations brésiliennes qui bouleversent le régime des pluies. Les
sécheresses qui s’ensuivent affament les petits cultivateurs du
Nord-est. Défricher, c’est «mal».
Les notions de «bien» et de «mal» seraient-elles fluctuantes, ou
soumises à des modes passagères? En fait, ces notions dépendent aussi
du système référentiel que nous choisissons. Lorsque nous jugeons les
situations de manière subjective, par rapport à nous-mêmes,
lorsque l’ours est ressenti comme une menace pour notre vie ou nos
biens, nous le tuons. Par contre, lorsque nous jugeons les situations
de manière objective, par rapport à ce qui EST, par rapport à une
nature déséquilibrée, le souci de la rééquilibrer commande de protéger
l’ours. C’est toute la différence entre un système référentiel
«subjectif» (autoréférentiel) et un système «objectif». Le système
référentiel subjectif génère des tensions entre individus et même entre
nations. Il favorise l’esprit de compétition. Toutefois il est des
situations où l’individu doit prendre soin de lui-même pour rester en
vie et maintenir son autonomie le plus longtemps possible, afin de ne
pas être une charge pour les autres. Le choix d’un système référentiel
objectif ou subjectif dépend du contexte et dans certains cas la
liberté de conscience, bien que subjective, prend tout son sens pour
les individus.
Par contre, dans le cas d’une institution internationale dont
l’objectif déclaré est une forme de bien commun, une éthique subjective
telle que celle pratiquée par des millions d’individus n’a pas sa
place. Une institution internationale doit se doter d’une éthique
objective au service de la communauté. Elle n’a pas à se préoccuper de
sa reproduction et sa propre survie ne devrait dépendre que de sa
capacité à promouvoir le bien commun.
Dans les relations humaines et internationales, le non-respect des
principes d’égalité d’être, de réciprocité, de proportionnalité, de
responsabilité nous conduit de la symétrie à la dissymétrie. C’est une
pente naturelle qui crée des tensions. Celles-ci augmentent au fur et à
mesure que nous nous éloignons de la symétrie; ainsi la souffrance, la
haine, l’injustice, voire la violence, augmentent dans la même
proportion. C’est le commencement du mal.
En règle générale, j’observe que le bien s’épanouit autour de la
symétrie, tandis que le mal grandit sur le chemin de la dissymétrie et
finit par cracher son venin dans l’asymétrie des relations et des
rapports de forces.
La souffrance, la honte permettent à l’homme de prendre conscience
d’une asymétrie, et ainsi de réagir. Faire le bien, c’est d’abord faire
le choix d’un système référentiel cohérent, et ensuite celui de réduire
les tensions en allant dans le sens de la symétrie, même sans jamais
l’atteindre. Faire le bien est un chemin que l’on emprunte, une
impulsion que l’on donne, une direction que l’on choisit. Un bien-être
résulte immédiatement de cette impulsion qui réduit la tension. Le
bien-être apparaît dès que la tendance vers la dissymétrie s’inverse:
alors renaît l’espoir de retrouver l’équilibre, la paix, la santé, le
bonheur, la fierté, la justice.
La
recherche du bien s’apparente à la recherche de la vérité : de même
qu’on ne peut pas dire une chose et son contraire, on ne peut pas
faire le bien ici, en faisant simultanément du mal là, au nom de
l’efficacité par exemple. C’est contradictoire!