De la symétrie à l'harmonie
Une ébauche d'éthique universelle


La brisure de symétrie


À peine avons-nous découvert que les principes de symétrie sont fondamentaux pour comprendre notre univers que nous trébuchons sur un grain de sable. Celui-ci semble introduire une complication dans notre recherche d’un système référentiel avec des repères fiables en vue de la construction d’une nouvelle éthique: il s’agit de la brisure de symétrie, de cette brisure spontanée qui a déclenché le big bang.
 
La brisure entraîne la division d’un champ en deux champs distincts. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette brisure n’est pas un défaut du système, au contraire, c’est le moteur de l’évolution car c’est dans d’infimes brisures de symétrie que le vivant s’est précipité!

Louis Pasteur est probablement le premier à avoir découvert les effets de cette brisure alors qu’il manipulait des molécules d’acide tartrique, celles que l’on trouve dans le vin jaune de son village d’Arbois. Lorsqu’il les agençait dans le sens de la symétrie, elles mouraient. Lorsqu’il brisait leur symétrie, elles vivaient!

Les brisures de symétries ont également été observées de nombreuses fois dans les accélérateurs de particules où l’on recrée les énergies du big bang pendant de brefs instants. Lors de la brisure, l’énergie se «condense» ou se «cristallise» en matière. C’est une transformation de force en matière, qui devient elle-même une nouvelle forme d’énergie.

Cette très subtile différence entre symétrie et brisure de symétrie est une découverte fondamentale qui nous éclaire et bouleverse nos connaissances ontologiques.

Le physicien Sheldon Glashow a découvert que, lorsque l’on remonte dans le temps jusqu’au big bang, en arrivant à cette fraction de seconde où tout semble avoir commencé et que les physiciens appellent la brisure de symétrie, toutes les théories de la physique s’effondrent! Les physiciens ont vainement tenté de savoir ce qui se passait juste avant cette brisure de symétrie dans le big bang, mais leurs outils mathématiques sont inopérants. Il semble qu’au-delà de cette brisure, il n’y ait rien qui puisse être connu.

Cette brisure correspondrait donc à la fin de la physique lorsqu’on remonte le temps (ou à son début lorsqu’on suit la flèche du temps). Pour ma part, cela implique une première remise en question. Avant la brisure de symétrie dans le big bang, nous trouvons donc la symétrie originelle ou fondamentale. Je la nomme «métaphysique», car cette dernière se trouve au-delà de la physique. Dans ce sens, la métaphysique relèverait donc du néant, éventuellement du potentiel, mais en aucun cas du réel.

La brisure de symétrie est une frontière longtemps ignorée entre le potentiel de la symétrie et le réel qui apparaît dès sa brisure. C’est une frontière entre ce qui est connaissable et ce qui ne l’est pas. Cette découverte a rendu caduque une partie de la philosophie antique, très déterministe, qui chevauchait allègrement sur ce qui EST et ce qui n’EST PAS, sans percevoir cette frontière subtile entre le réel et l’irréel.

Alors quel fondement, quel système référentiel devons nous prendre pour construire une  éthique qui réponde aux nouvelles exigences? Le chaos étant très sensible aux conditions originales, le choix d’un système référentiel légitime est primordial. Devons nous prendre  la brisure de symétrie ou la symétrie parfaite pour référence? « Être ou ne pas être? » comme dirait Shakespeare ? Voila la vraie question!

Après avoir montré l’importance de la symétrie dans notre existence nous pourrions être tentés de l’utiliser comme référence si nous ne saisissions pas la subtile différence entre la symétrie parfaite qui symbolise le «non-être» et la symétrie brisée qui symbolise le commencement de l’être, de ce qui «EST» c.-à-d. le monde plus ou moins connu de notre réalité matérielle et spirituelle en évolution.

Voyons un peu les conséquences du choix de l’une ou de l’autre référence: Si nous prenions la symétrie parfaite, nous aurions un cadre référentiel idéal absolu, mais totalement irréel. En optant pour cet idéal de perfection absolue nous aurions, au mieux, un rapport erroné à la réalité et, au pire, nous pourrions plonger dans nos propres fantasmes, dans une forme de totalitarisme. Nos désirs risqueraient alors de faire de nous des fanatiques intolérants.

Prenez par exemple le système référentiel de saint Augustin qui était probablement basé sur la symétrie. À son époque, la philosophie grecque régnait sur les esprits, les arts, les mathématiques, l’architecture, l’astronomie. La symétrie était une référence incontournable, car elle symbolisait la perfection, la pureté, l’éternité (pour ne pas dire l’Éternel). Or je soupçonne que ce père fondateur de l’Église a été le premier à percevoir la brisure de symétrie; malheureusement il l’a appelée le «péché originel».

Son interprétation était erronée car son système référentiel, celui de son époque, était inadéquat. Pourtant sa démarche était logique ; la brisure de la symétrie originelle signifiait la brisure de la pureté, de la perfection, de l’éternité. Cette brisure symbolisait le commencement du mal, de la déchéance, de la mort alors que pour les scientifiques, la brisure de symétrie incarne maintenant tout le contraire  : le commencement de la vie. Car «c’est dans d’infimes brisures de symétrie que le vivant s’est précipité»!

Ainsi donc en prenant la brisure de symétrie pour référence c.-à-d. ce qui EST, ce qui naît de la brisure à savoir l’espace-temps et les quatre forces déjà mentionnées avec leurs particules qui interagissent ensemble, nous dotons notre nouvelle éthique d’un socle très solide.


Le charme de la physique de Sheldon L. GLASHOW (prix Nobel de physique), dont Gilles Cohen TANOUDJI a écrit la préface, éditions Albin Michel, collection «Sciences».
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