De la symétrie à l'harmonie
Une ébauche d'éthique universelle

Le libéralisme

Cette doctrine économique s’est donné le marché pour fondement, avec pour alliées naturelles la liberté d’entreprendre et de commercer. C’était aussi une disposition d’esprit qui permettait à chacun de s’accommoder de sa condition et qui a fait de la liberté le point de départ d’une création continue et non un état de nature qu’il convenait de préserver intact. "A l’origine, le libéralisme était une philosophie politique dont 1789 apparaît comme la consécration solennelle. Au milieu du XVIIe siècle, John Locke se faisait déjà l’ardent défenseur des droits individuels, droits dont il soulignait qu’ils plongent leurs racines dans la nature de l’homme, ce qui a contraint, du même coup, les gouvernements à les reconnaître et à les protéger."(1) La doctrine libérale du 19ème siècle portait en elle les germes des  futurs « droits de l’homme »

Le libéralisme a conçu le commerce comme une expression de la liberté individuelle à l’intérieur de laquelle les interactions commerciales devaient se développer sans autre contrainte que la concurrence. Les autres limitations au commerce n’étaient acceptées qu’en tant qu’exception. Cependant la nature a une autre « philosophie » ! Chez elle toutes les interactions sont sujettes à des règles de symétrie qui leur fixent des limites, sans exception ! La pesanteur, l’électromagnétisme, la radioactivité sont tantôt des contraintes, tantôt des opportunités que nous acceptons naturellement. Alors pourquoi n’accepterions-nous pas les règles de symétrie qui les régissent ?

Le libéralisme a su se libérer des contraintes de l’Etat, mais n’a pas su s’autoréguler et se fixer des limites morales adéquates. Il a fini par emporter le monde occidental dans la démesure de sa quête de liberté et d’individualisme, en ignorant trop souvent les principes de proportionnalité, d’équilibre, d’équité, de solidarité, de justice sociale et de responsabilité. « Le marché règlera tout ça !» disaient les libéraux. C’est parce que l’initiative des hommes a été trop longtemps contenue sous la chape de plomb des anciens régimes totalitaires que le rejet du contrôle étatique a été si violent et, reconnaissons-le, si créateur. Cependant, cet élan vers l’enrichissement des uns s’est fait souvent aux dépens des plus faibles et ses excès ont contribué à l’apparition du socialisme qui a réagi aux abus libéraux. Avec les guerres du siècle passé et leur cortège de misères le libéralisme s’est vu fortement limité et les interventions de l’État ont été massives dans tous les domaines. À leur tour, les abus des interventions étatiques (nationalisations, protectionnisme, subventions à la production et à l’exportation) et la conviction que le marché pouvait régler les problèmes mieux que l’État ont motivé une grande réforme, dans le cadre du GATT qui a donné naissance à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

La théorie néo-libérale développée par l’école monétariste de Chicago et promue par le Fond monétaire international a jeté les bases d’une nouvelle économie en partie dérégulée et en partie mal régulée dont les effets pervers sont visibles d’où que l’on regarde. Selon Milton Friedman(2)  les théories économiques n’ont pas à être fondées sur des hypothèses vraies ou réalistes du moment qu’elles sont prédictives (3). Les critiques ont facilement démontré que ces nouvelles théories économiques, déconnectées de la réalité, n’ont prévu ni les krachs boursiers ni les récessions nombreuses. Comment le pourraient-elles quand les décisions de chaque agent, souvent irrationnelles, parfois empreintes de moralité, rétroagissent sur le système ? Peut-on encore parler de « science économique » ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une idéologie, déterministe de surcroit ?  

L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) s’est faite chantre du néo-libéralisme basé sur la liberté des échanges. Hélas cette OMC n’est pas libre de corriger ses erreurs, entravée qu’elle est par les intérêts particuliers de certains Etats-membres très influents. Est-il normal de mettre en concurrence un gentleman farmer avec un fellah égyptien pour la production de riz, coton ou lentilles ? D’après cette organisation c’est normal puisque les Etats ont signé les accords par consensus. Pourtant il ne viendrait à personne l’idée d’organiser un combat de boxe entre un poids lourd et un poids plume ; un débutant ne défie pas le champion du monde de tennis ; au football on ne joue pas à dix contre douze, car les règles de symétrie sont omniprésentes dans le sport. La pensée dominante en économie croit pouvoir se soustraire à ces règles en affirmant haut et fort que la liberté de commerce et le libre échange sont porteurs de progrès. De quel progrès ? Dans les bidonvilles des grandes mégapoles des millions de petits paysans ruinés par une concurrence asymétrique peuvent témoigner de leur expérience de la liberté des échanges et de l’efficience des marchés.

Avec la financiarisation de l’économie et la « maximisation des profits »(4). Les nouvelles théories financières à la mode ont imposé des critères de rendements irréalistes. Les fonds propres(5) devant rapporter au moins 15 à 20 %, faute de quoi les entreprises sont déclarées non-performantes. Pourquoi 15 % et pas 5 % ou 30 %? Aucune raison objective n'a été donnée si ce n’est que le capital étant rare, il faut l’utiliser à bon escient et maximiser son rendement. Cette nouvelle « vérité » largement acceptée par les milieux académiques et financiers a imposé de sévères contraintes aux Etats et aux entreprises, tout en transformant profondément la société.

Les conséquences pour les entreprises "non-performantes" ont été rudes puisque les taux d'intérêt auxquels celles-ci empruntaient, menaçaient d’augmenter. La pression sur les managers a été considérable dans tous les secteurs où les marges étaient faibles. A leur tour les managers ont exercé une pression sur le personnel et sur les fournisseurs pour améliorer le rendement. Graduellement l'esprit de coopération qui pouvait régner dans les entreprises a fait place à un esprit de compétition toujours plus dur et des tensions sont apparues entre les employés stressés.

Sur l'autel de la productivité les entreprises se sont soumises au dictat du rendement sur fonds propres  et se sont adaptées. Elles ont sacrifié ici un peu de qualité (notamment dans les services), là un peu de sécurité, d’autres ont délocalisé leur production. Ailleurs on s’est engagé dans des spéculations hasardeuses. Certaines entreprises ont triché et falsifié leurs comptes. Enfin d’autres entreprises et banques ont racheté leurs propres actions. Ainsi, en réduisant leurs fonds propres, elles ont donné l’illusion de rendements supérieurs; du coup elles se sont fragilisées et se sont mises en péril lorsque la crise financière a éclaté en 2008. Par bonheur d’autres entreprises se sont lancées dans l’innovation, souvent avec succès. Dans l’agriculture, par contre, l’innovation avec les semences transgéniques n’a pas fait l’unanimité.

La mondialisation avec l'ouverture des marchés était un impératif économique reconnu par la majorité des grandes compagnies. Augmenter ses parts de marché permettait de baisser les coûts de production et d'atteindre des objectifs financiers ambitieux. C'est ce qui est arrivé pour de nombreuses entreprises innovatrices. Mais l'ouverture des marchés a créé des conditions de concurrence qui ont affaibli bon nombre d'entreprises traditionnelles. Si avec un budget de 1 million de dollars une entreprise peut employer 10 personnes en occident et qu'en Asie elle peut en employer 50 ou plus avec le même budget, il y a une distorsion de concurrence, une dissymétrie que l'on pourrait comparer à un match de football entre une équipe de 7 et une de 15. Le résultat est connu d'avance. La disproportion finit tôt ou tard par récupérer son dû. Les victimes tombent régulièrement dans les filets des services sociaux.

Les banques se sont adaptées à leur manière. Outre les rachats d’actions, les grandes institutions se sont implantées dans les marchés émergents, ce qui est de bonne guerre. Les banques d’investissements ont cédé aux sirènes des mathématiques financières. La plupart de ces formules étant construites sur des modèles déterministes(6)  déconnectés de la réalité, ces banques ont vécu dans l’illusion des prédictions fiables et se sont lancées dans des spéculations financières aussi disproportionnées qu’insensées. Elles ont mis en place des produits et des systèmes de trading automatiques à haute fréquence qui permettent d’écumer les marchés comme jadis les pirates écumaient les mers.

Il y a quelques 150 ans des marchands américains ont inventé le marché à terme pour limiter les risques des producteurs de céréales, meuniers etc. A leur tour les financiers ont développé des produits dérivés avec la même intention : se protéger des fluctuations ruineuses. Mais par je ne sais quelle perversion ces produits ont été largement utilisés pour spéculer démesurément sur tout et n’importe quoi, y compris sur le bien d’autrui. Certains produits dits « synthétiques » sont même déconnectés de leur sous-jacent. Ces abus de la liberté de commerce des uns empiètent dangereusement sur celle d’autrui. Ils discréditent le libéralisme et révèlent la face cachée des pratiques bancaires sous le couvert du néo-libéralisme : une éthique minimaliste. L’effet de levier de  tous ces produits est si puissant que les banques centrales sont impuissantes à les contrôler. Le risque systémique causé par ces produits a fini par éclater comme une bulle de savon. L’effondrement des modèles mathématiques a engendré des pertes si grandes que les Etats ont du intervenir massivement en s’endettant pour soutenir ces institutions et éviter un effondrement général de l’économie.

Pendant que les entreprises et les banques s’adaptaient les gouvernements ont appliqué les nouvelles théories avec l’appui des grands détenteurs de capitaux. Le capital étant roi il fallait baisser les impôts(7)  qui affectaient les grandes fortunes et supprimer les chicanes qui gênaient leur liberté de mouvement. Les gouvernements de Ronald Reagan et de Margareth Thatcher se sont appliqués à mettre en place les conditions cadres pour favoriser la croissance de Wall Street et de la City tout en faisant des émules à travers le monde, jusqu’en Chine. De nombreuses récompenses prestigieuses comme les citations dans les grandes revues et les média ou encore les nombreux prix Nobel d’économie ont parachevé l’édifice en donnant à l’Ecole monétariste de Chicago une crédibilité jamais égalée. La nouvelle idéologie devenait une vérité scientifique.

Quelques décades plus tard, l’heure des comptes a sonné. Les gouvernements européens et américain sont gravement endettés. Les cadeaux fiscaux aux nantis et les compensations sociales aux victimes du système ont révélé l’ampleur du désastre. La course aux rendements démesurés dans un espace de liberté presque infini a provoqué de graves déséquilibres, des tensions et de nombreuses souffrances. Elle a généré des inégalités phénoménales tout en déstabilisant le système qui, maintenant, a perdu crédibilité et légitimité.

Cette folle course après l’argent, cet encensement du capital seraient-elles l’une ou l’autre de ces conditions «initiales»(8) auxquelles le chaos financier actuel aurait été sensible ?  Lorsqu'en 2008 M. A. Greenspan(9)  a témoigné devant le congrès américain et reconnu qu’il y avait une « faille » dans le système financier, à quelle faille se référait-il ? A cette injonction initiale de maximiser les profits ? A cette croyance dans la rationnalité et l’efficience des marchés ? A cette complaisance devant le capital ?

L’éminent biologiste Pierre Curie nous suggère une réponse à travers son fameux « principe de Curie » qui dit :

« Lorsque certaines causes produisent certains effets, les éléments de symétrie des causes doivent se retrouver dans les effets produits. De même, lorsque certains effets révèlent une certaine dissymétrie, cette dissymétrie doit se retrouver dans les causes qui leur ont donné naissance »

Est-ce une coïncidence si la démesure des injonctions et incitations financières se retrouve dans la démesure des déséquilibres économiques et financiers ? Si les inégalités dans le traitement fiscal des nantis, le fameux 1 % se retrouve dans les inégalités sociales qui affectent les autres 99 % ?

Les indignés dénoncent la trahison des élites qui ont promu les dogmes néo-libéraux sans esprit critique. N'est-il pas absurde d'exiger tant d'efforts des travailleurs, de les pousser à produire toujours plus, parfois au mépris de la nature, souvent au mépris de leur santé alors que, simultanément, le système financier détruit les richesses produites à coup de dizaines de milliards ? N’est-il pas absurde que cette finance rétribue encore ses acteurs de manière si disproportionnée par rapport à la qualité de leurs contributions au bien commun et de leur gestion des risques ?

Les incitations à rechercher le profit personnel au détriment du bien commun ont naturellement hypertrophié l’individualisme et l’égocentrisme de certains opérateurs financiers. Trois siècles plus tôt,  B. Spinoza affirmait : « Quand chaque homme cherche le plus ce qui lui est utile à lui-même, alors les hommes sont les plus utiles les uns aux autres.» (Éthique, IV.) Cette vision aurait-elle aussi influencé la conception individualiste du néo-libéralisme ?  Ce souci du profit est ancien et le néo-libéralisme l’a encore renforcé de sorte que les sociétés occidentales sont profondément marquées par cette quête inlassable du profit personnel. Il est inutile d’exalter ce désir naturel qui est enraciné en chacun de nous. Vivre ensemble exige d’autres valeurs.

L’instabilité créée par les déséquilibres financiers en provoque d’autres; pour mettre leurs biens à l’abri des dévaluations, les investisseurs achètent des monnaies «fortes ». Ces transactions, dans le respect de la liberté de commerce, paraissent innocentes et pourtant elles peuvent ruiner les économies les plus saines. Pourquoi ? Parce que la monnaie n’est pas une marchandise. Echanger une monnaie faible contre une forte sans aucune compensation est un marché de dupes, car le taux de change ne reflète pas la valeur objective de biens échangés, il n’y en a pas ! Il reflète la valeur subjective de la peur et du désespoir des investisseurs touchés par la perte de crédibilité de leur monnaie de référence. La liberté de l’opérateur financier empiète dangereusement sur celle de l’entrepreneur et des travailleurs qui ne peuvent plus vendre leurs produits à leurs justes valeurs. Elle détruit ce que le libéralisme veut promouvoir : des échanges sans entraves. Elle devient entrave elle-même.

Les tenants du libéralisme oublient généralement que la liberté est une valeur « non normative » (On peut faire le bien ou le mal en son nom). Il est donc indispensable qu’elle soit accompagnée de valeurs normatives. L’économie libérale n’est pas une science de la vie économique que l’on peut décrire avec détachement (what is) (10). Elle devrait être une science normative au service des vivants plutôt que du capital, au service des Autres plutôt que de soi-même. Elle devrait se poser la question de ce qui doit être fait (what ought to be done) (11) et comment le faire.

La liberté de commerce n’est pas un dogme intouchable; tôt ou tard cette liberté devra être mieux encadrée, dans un souci d’équité. Après des années de mondialisation et de libéralisation, la démesure des déséquilibres commerciaux et financiers favorisera-t-elle le retour de l’Etat dans l’organisation du monde ? Favorisera-t-elle une organisation éthiquement responsable ?

Le Fonds Monétaire International était sensé préserver la stabilité du système monétaire international. Comment le pouvait-il lui qui n’a cessé de promouvoir des théories et des solutions extrêmes ? Ne désespérons pas, un jour, peut-être, donnera-t-il l’exemple en se dotant d’un code éthique fiable pour guider ses propres actions. (12)

Ce lent mouvement de pendule, entre la liberté de l’individu, que l’on a cru garante d’efficacité et de progrès et d’autre part l’équité et la solidarité entre les individus garantes de cohésion sociale, s’est transformé en oscillations déstabilisantes de plus en plus rapides et violentes. Au cours des trente dernières années le monde occidental, sous l’influence du néo-libéralisme, a donné l’impression d’être complètement obsédé par un besoin de liberté individuelle sans limite, au détriment des valeurs morales les plus basiques. Les dégâts causés par une économie de marché débridée proviennent de sa vision marchande qui ignore que le bien commun se construit sur des principes fondamentaux inaliénables. Peut-on lui en tenir rigueur quand, à ce jour, il n’existe toujours pas d’éthique universelle objective pour guider son action ?



1) F. Balle - Encycpaedia Universalis (retour)
2) Prix de la banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel.
    Communément « Prix Nobel d’économie » (retour)
3) «The methodology of Positive Economics » (retour)
4) Milton Friedman a suggéré que les entreprises n’avaient pas de plus haute responsabilité sociale
        que de maximiser leurs profits. (retour)
5) ROE Return on equity (retour)
6) Le mouvement brownien, la courbe de Gauss (Bell curve) etc (retour)
7) Trop d’impôts tue l’impôt proclamait le Président R. Reagan.(retour)
8) Voir théorie du chaos (retour)
9) Ancien Président de la « Fed » la banque centrale américaine.(retour)
10) Positive economics (retour)
11) Normative economics (retour)
12) Il dispose d’un code éthique pour son personnel, mais aucun pour guider ses actions.(retour)