La construction d’une nouvelle éthique

La construction d’une nouvelle éthique sur les divers types de symétries nous permet de re-découvrir des valeurs éthiques bien connues, tout en les présentant de manière ordonnée (classification par type de symétrie).

L’éthique moderne que je propose est une analogie avec les lois de la nature et elle n’est pas fortuite, car la nature a une préférence pour les symétries légèrement brisées;  l’éthique devrait donc orienter nos actions dans leur direction(1). Cette éthique ne dit pas ce qu’il faut faire, car elle respecte notre libre-arbitre, mais elle indique la direction du bien, du juste, du vrai, de l’équité, de la la paix, de la justice, de la responsabilité, de la solidarité etc. Elle montre un chemin qui vaut la peine d’être pris, même quand le but paraît inatteignable. La symétrie légèrement brisée s’identifie avec la vie synonyme de bien. La vie n’est-elle pas un bien inestimable ?

Une action qui irait dans le sens contraire, c-à-d. vers une asymétrie nous éloignerait du bien pour aller vers le mal. Une grave asymétrie représente le mal. (Maladie, haine, violence, inégalités sociales, déséquilibres de toutes sortes, irresponsabilité, repli sur soi-même etc).

L’éthique se résumerait donc à deux points forts :

  1. Un repère c-à-d, une référence réelle et objective telle que la vie, le vivant qui découle des légères brisures de symétries
  2. Des actions librement choisies en direction des symétries.

Dans cette éthique il n’y a aucune injonction, car la responsabilité individuelle est entière et la liberté individuelle respectée. Cette liberté nous est donnée spontanément par la nature. C’est une de ses propriétés intrinsèques qui lui donne espace et temps pour évoluer.

Dans tous les cas gardons à l’esprit que nous sommes maintenant dans un système  évolutif où le déterminisme absolu n’a plus cours. Dans le monde vivant, réel, nos valeurs et nos actions ne sauraient être prédéterminées, car elles dépendent en partie des circonstances ; elles pourront varier suivant le lieu, le temps ou le contexte. Cette nouvelle éthique est donc partiellement indéterminée. Je vous laisse le plaisir et l’honneur de définir vos propres valeurs en respectant le cadre fixé par les symétries suivantes. Ci-dessous quelques exemples pour vous aider.

 

La symétrie bilatérale (translation)

symmetry_latéraleLes petits carrés peuvent être superposés ou permutés, ils sont toujours égaux, symétriques même lorsque on les tourne 90, 180 ou 360 degrés. Logiquement j’attribue à cette forme de symétrie une valeur éthique classique : L’égalité. Voilà un principe connu depuis des siècles.
Le droit d’être nous est donné à la naissance et il vaut pour nous comme pour les Autres ; il est donc égal (et réciproque) à celui des Autres. Il vise la vie, la survie et le devenir des êtres. Ce droit d’être, fondé sur les lois physiques de la nature n’est pas un droit absolu ; il peut être révoqué en tout temps par les mêmes lois naturelles qui nous ont donné la vie : par mort accidentelle ou tout simplement par la mort naturelle.

L’égalité dans le droit d’être ne doit pas être confondue avec « l’égalité de situation ou égalité d’avoir » qui est une utopie : Les êtres naissent différents, évoluent différemment et ils revendiquent leurs différences car elles leur confèrent une identité. Les êtres ont un droit d’être, de vivre et de devenir qui est égal à celui des autres êtres, mais c’est aussi le droit d’être différent. Cette distinction entre le droit d’être et celui d’avoir est fondamentale.

Lorsque le principe d’égalité dans le droit d’être se brise, on tombe inévitablement dans la discrimination.

Un des sous-produits de l’égalité est l’équité. Ne pas s’enrichir au détriment des autres c’est respecter les êtres humains, leurs droits et leurs différences. Dans d’autres contextes l’égalité produit des dérivés tels que l’équivalence, l’équilibre, etc.

 

La symétrie de miroir  (chiralité)

chiralitéLes deux mains jointes, pouce contre pouce sont symétriques comme dans un miroir. Cependant ces deux mains ne sont pas superposables comme dans la symétrie bilatérale. Louis Pasteur est le premier qui a découvert cette forme de symétrie/asymétrie. Il l’a appelée : «La chiralité».

Si je recherchais une éthique autoréférentielle cette symétrie m’inspirerait le narcissisme ou l’amour de soi. Cependant le miroir ne renvoie jamais sa propre image. Il n’est pas égocentrique ! Il renvoie toujours une autre image que la sienne. Cette symétrie de miroir me suggère le principe de réciprocité, qui est objectif, qui s’ouvre vers l’Autre.

La réciprocité

La réciprocité est une valeur connue et très ancienne. Elle est à la base de  la « Règle d’or » qui a été proposée par Confucius: « Ne pas faire aux autres ce que nous ne voulons pas qu’ils nous fassent ». C’est une valeur qui a fait ses preuves. Pratiquement toutes les religions s’en inspirent. Quand G.B Shaw suggère de «Faire aux Autres ce que nous voudrions qu’ils nous fassent », la formule ne marche plus puisque les Autres n’ont pas forcément les mêmes goûts que nous aimerions leur imposer !

Il faut distinguer la réciprocité dans le « bien » dont le référentiel est la vie et la réciprocité dans le mal (comme la loi du Talion) dont le référentiel n’est plus la vie, mais la vengeance, voir la mort. La loi du Talion « …œil pour œil, dent pour dent » est bien connue pour son effet dissuasif ; cependant sa symétrie parfaite l’enferme dans un cercle vicieux et empêche toute évolution. N’oublions pas la grande sagesse des anciens qui ont inventé le pardon, la tolérance qui  brisent la symétrie de cette loi et permettent de faire évoluer les situations dans le bon sens, celui de la vie.

Solidarité, vérité

J’ai aussi remarqué que la réciprocité dans les assurances mutuelles et les crédits mutuels conduisait à la solidarité, une sorte de sous-produit de la réciprocité.

Dans un autre contexte cette symétrie suggère la vérité en tant que miroir de la réalité.« Adaequatio rei et intellectus », « adéquation de la chose à l’intellect » disaient les Anciens. La vérité est une sorte de miroir de la réalité telle qu’elle est vue, écoutée, ressentie puis décrite par le sujet.

La vérité devrait être objective car sa référence est ce qui naît de la brisure : ce qui EST. En l’occurrence, elle dépend du lieu, du temps et des perceptions du sujet, qui lui renvoient une image de la vérité, comme dans la symétrie de miroir, mais légèrement déformée (côtés inversés). Ce qui est « vrai », dans ce sens, est synonyme de ce qui « EST ». La vérité est « vivante », elle change suivant le lieu et le moment, mais elle ne peut pas être une chose et son contraire. Le principe de non-contradiction est son rempart. La vérité n’est qu’une autre facette de la vie, de la réalité vivante et dynamique.

Le mensonge est une représentation déformée de la réalité ; il ne reflète que les pensées du sujet, il est autoréférentiel. La vérité est fragile, elle dépend de rapports de force équilibrés, faute de quoi elle perd son objectivité, sa fiabilité et devient subjective. Dans les rapports entre une personne forte et une faible, il arrive que l’individu en état de faiblesse fasse usage du mensonge dans un souci de protection. Mais le contraire est plus grave : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ! » disait La Fontaine. Dans ce cas, la vérité du plus fort devient de plus en plus subjective pour ne refléter que ses pensées, sa vision, sa paix, son prix ; en d’autres termes : sa fausseté. Un grand déséquilibre corrompt la qualité de la relation.

La réalité change tout le temps puisque les interactions la façonnent, la pétrissent et la remodèlent continuellement. À vouloir fixer la vérité par des paroles ou des textes, sans préciser aucun critère de temps et d’espace, on risque de la mettre en décalage par rapport à la réalité vivante et évolutive. C’est le problème des législations, qui peinent à s’adapter aux changements de la réalité.

Il existe une forme de vérité précise, mais parfois trompeuse, dont la référence est une forme de symétrie. Il s’agit des mathématiques. Les équations peuvent être «exactes» sans être nécessairement « vraies ». Elles peuvent proposer un modèle abstrait cohérent qui ne reflète pas nécessairement la réalité. Les prédictions seront alors fausses comme nous avons pu l’observer en 2008 avec l’échec des mathématiques financières dites « gaussiennes »(2)

La vérité, à l’instar de la liberté, apparaît donc comme une autre facette de la réalité. Elle se compose d’un système référentiel et d’interactions de nature symétrique.

La réciprocité, la solidarité, la vérité sont des valeurs importantes dans toutes les formes de relations, personnelles, commerciales ou diplomatiques. Elles créent du lien social.

 

La symétrie d’échelle

Ce principe de symétrie décrit les rapports entre les parties elles-mêmes ou entre les parties et l’ensemble. J’achète deux kilos de pommes et le prix est proportionnel à la quantité.

La loi de la gravitation est dite invariante ou symétrique; c’est-à-dire que la même loi s’applique aussi bien sur la Terre, la Lune, les étoiles et les autres objets du cosmos quand bien même la pesanteur est différente sur chaque objet. De fait la pesanteur est proportionnelle à la masse.

On la remarque dans les fractales de B. Mandelbrot ou dans les poupées russes qui s’emboîtent parce qu’elles sont semblables mais non identiques. Ce principe suggère la «PROPORTIONNALITÉ ». 

Ci-dessous une image des fractales qui m’inspirent la proportionnalité comme  valeur éthique.

Cette proportionnalité est une valeur importante dans les relations entre humains, entre sociétés et entre les pays. Par exemple, chaque prestation a droit à une contre-prestation conformément au principe de réciprocité. Or la contre-prestation doit être proportionnelle et équivalente à la prestation.

La proportion est un ingrédient incontournable dans la formation des goûts, de l’esthétique, de la gestion des risques et de la justice moderne. D’une manière plus générale elle nous rappelle que notre réalité est faite d’ensembles et de sous-ensembles, à l’image des fractales, avec leur organisation et leur système référentiel propre, elle pourrait donc inclure une nouvelle valeur : la modularité.

Dans l’organisation des sociétés elle fonde la hiérarchie. Dans le domaine politique elle pourrait soutenir la notion de subsidiarité. Et comme on ne gère bien que ce que l’on mesure cette symétrie me suggère encore une autre valeur : l’ordre ou encore la classification.

echelle

La symétrie temporelle

Les amateurs de science fiction aiment remonter le temps en passant le film à l’envers. Or, dans la symétrie parfaite, le temps n’est pas, n’existe pas. Il naît de la brisure de symétrie originelle et s’écoule dans le sens qui nous est familier.

La symétrie temporelle nous suggère que la valeur d’un contrat (ou d’une promesse) doit être la même lors de la conclusion, lors de la livraison, lors du paiement.

La valeur d’un traité comme la Charte des Nations Unies aurait dû être la même le 10  septembre que le 12 septembre 2001 ; or en attaquant l’Iraq, la charte onusienne qui défend l’intégrité territoriale des nations et le respect de leurs gouvernements a été violée.

La brisure de symétrie ne signifie pas qu’un contrat ou un traité soit systématiquement violé ! Et la symétrie temporelle ne signifie pas que contrats et traités ne puissent pas être renégociés. Ils peuvent l’être, à condition que les principes suivants s’appliquent :

  1. Chaque partenaire a un droit égal de renégociation.
  2. Si une partie souhaitait modifier une clause, la date de livraison ou la qualité du produit par exemple, la réciprocité s’appliquerait et le vendeur pourrait réclamer la modification d’une clause, du prix par exemple.
  3. Ce prix devrait être plus ou moins proportionnel à la valeur de la faveur demandée.
  4. Toutes les parties devraient être d’accord et honorer leur engagement.

Alors quelles valeurs éthiques cette symétrie temporelle suggère-t-elle ? De prime abord on peut penser à la durabilité et son impact écologique. Néanmoins le terme de «  Responsabilité » dans le sens de répondre de ses paroles et de ses actes dans le temps lui donne une couverture très grande qui inclut la protection de l’environnement et la responsabilité sociétale en général.

En bref il s’agit d’être capable de rendre des comptes, d’honorer sa parole (Dictum meum pactum) et d’être crédible. Citons encore un exemple très courant : un constructeur automobile garantit l’usage d’un véhicule pendant une certaine durée. En cas de défaut, il répare le véhicule, il rétablit la symétrie en le remettant en conformité avec les termes du contrat. Sa responsabilité le lie à son client.

Assumer les conséquences de ses choix, de ses paroles et de ses actes dans la durée c’est être responsable nous dit la pernethique.  Ce point de vue n’aurait pas été partagé par le grand philosophe Allemand E. Kant qui considérait au contraire que l’homme n’est pas responsable ! « Nul ne peut être tenu responsable de ce qui advient « , disait-il, pour autant que les intentions soient pures, c-à-d. moralement bonnes. Chez Kant l’intention est primordiale, car la valeur morale d’une action est déterminée par son motif (intention) et non par ses conséquences ou ses résultats. Sa philosophie a influencé notre système juridique pour le plus grand bonheur de nombreux acteurs économiques. Ils ont pu polluer la planète à grande échelle, piller ses ressources naturelles, s’enrichir aux dépens des plus démunis, sans jamais en assumer la responsabilité, car ils n’ont jamais eu la moindre intention de nuire. Ils voulaient juste gagner un peu d’argent.

Comme beaucoup de ses contemporains au 19ème s. E. Kant était déterministe et malheureusement il ne pouvait pas imaginer le libre arbitre de l’Homme. Il pensait qu’une force surnaturelle, divine, tirait les ficelles (déterminait nos actions) et, par conséquent, l’homme ne pouvait pas être tenu responsable!

Cette vision totalement déterministe du monde n’a plus cours, mais les théories de E. Kant sont toujours enseignées dans les meilleures écoles.

 

La symétrie de rotation

A part les symétries fondamentales déjà mentionnées, les physiciens ont découvert des dizaines d’autres symétries spatio-temporelles de sorte que notre ébauche d’éthique peut se perfectionner au fur et à mesure que nous intégrons les nouvelles symétries.

Comme déjà mentionné dans le premier chapitre les lois fondamentales sont invariantes ainsi l’unité de la rationalité est préservée. Grâce à cette invariance (symétrie) des lois, un scientifique établi à Buenos Aires peut réaliser la même expérience que s’il était à Tokyo et il obtiendra les mêmes résultats. La gravitation sur la Lune obéit aux mêmes lois que sur la Terre, elle est proportionnelle à la masse.

Construire une éthique sur les règles de symétrie présente donc un immense avantage,  celui de la rendre universelle.

rotationSupposez que je tienne un cylindre devant moi : vous voyez un rectangle tandis que moi qui le regarde d’en haut, je vois un cercle. Pourtant, nous voyons le même cylindre, la même réalité. Simplement, la réalité perçue dépend de nos angles de vue. Nos points de vue étant différents, cela fait deux vérités apparemment différentes pour une même réalité !

Hélas, ces vérités sont incomplètes. Elles sont dues à notre cerveau qui, dans un premier temps, se forge une réalité abstraite, car il fait abstraction d’autres points de vue. Cette découverte a, bien sûr, une portée éthique. Elle suggère d’abord le respect de l’opinion de l’Autre, car chacun peut voir la même nature d’un point de vue différent. Que l’on soit tanneur ou sonneur, trappiste ou pompiste, mécanicien ou physicien, nous avons tous accès à la connaissance d’une même réalité. La curiosité, le dialogue, l’étude, les voyages ainsi que l’empathie, ce sens inné qui nous pousse vers les Autres, nous permettent d’accéder à une vision plus complète et concrète de la réalité.

Cette découverte nous dit également que nous sommes des observateurs égaux en droit, bien que différents par notre situation et que la pluralité et la diversité ne sont pas contradictoires avec le principe d’égalité, par exemple.

Du coup, cette diversité dans la vérité nous impose un esprit de tolérance. La nature nous révèle qu’il y a une richesse dans la réalité, à nous de la découvrir et de trouver les valeurs normatives qui conviennent le mieux pour relever les défis !

La liberté


Ecoutons d’abord Carlo Rubbia(3) prix Nobel de physique et ancien directeur du CERN, le laboratoire des particules, à Genève :

« La symétrie, à mon avis, c’est vraiment la chose la plus fondamentale qui existe aujourd’hui dans la nature. Je crois que si nous avions la possibilité d’expliquer les lois des symétries fondamentales, nous aurions presque tout dit sur ce qu’est le monde. Et partant de cela, nous pourrions construire les équations du monde. Or, ces symétries, qui étaient parfaites dans un monde initial extrêmement simple et uniforme, sont en train de se briser, sont en train de se modifier dans l’évolution.

« C’est une brisure spontanée d’abord. C’est un choix. C’est un choix entre une solution possible et d’autres solutions aussi possibles. Et la nature doit choisir l’une de ces solutions. C’est une cassure qui se vérifie et qui est, dans un certain sens, reliée à l’évolution de l’univers qui est le nôtre, qui passe d’un système extrêmement simple et élémentaire, uniforme, à un système dans lequel il y a différence, il y a modification, il y a des aspects différents, il y a richesse ».

La nature fait des choix(4) ; elle dispose donc d’une liberté faute de quoi elle ne pourrait pas évoluer. Mais cette liberté n’est pas infinie. Elle est bordée (limitée) par les symétries. Elle surgit avec les brisures de symétrie et se fait une place au détriment du déterminisme que l’on croyait absolu. Ce dernier se brise légèrement avec la brisure de symétrie. La liberté ne le supprime pas ! Le déterminisme génétique reste bien présent : nous naissons avec un nez au milieu de la figure, des oreilles sur les côtés, un cœur à gauche etc. Ce qui change c’est ce petit espace créé par la brisure et limité par les symétries que je nomme « liberté ». Par exemple, c’est dans cette liberté que l’épigénétique trouve sa place. Par nos choix de vie (alimentation, activités etc.) nous pouvons modifier l’expression de nos gènes. Ainsi la nature (génétique) et la culture (épigénétique) sont intimement liées. Elles interagissent pour le meilleur et pour le pire.

La liberté, valeur non normative

La liberté nous permet des actions positives et/ou négatives. Mais son espace-temps, aussi vaste soit-il, ne lui suffit pas ; il lui faut encore un environnement physique plus ou moins symétrique. Lorsque nous sommes en bonne santé, nous disposons d’une grande liberté. Par contre, quand nous sommes victimes d’un accident ou d’une maladie, quand notre équilibre physique ou psychique est rompu (jambe cassée, coma), la liberté de nous déplacer ou de parler est atteinte. La liberté dépend donc d’un certain équilibre, d’une certaine symétrie.

Confinés dans une cellule minuscule, où serait notre liberté d’action ? Dans le désert, nous sommes censés être libres de nous déplacer. Or, le serions-nous vraiment si nous n’avions que du temps et de l’espace, mais pas de ressources (eau, vivres, carburant) ? L’espace-temps et les ressources sont intimement liés pour donner une substance à notre liberté. En l’occurrence, les ressources doivent être proportionnelles aux besoins du voyage. Si le principe de proportionnalité est violé, la liberté diminue.

Si toutes les prestations que nous fournissons par notre travail n’avaient pas de contre-prestations salariales ou autres, c’est-à-dire si le principe de réciprocité était inexistant, où serait notre liberté ?

Quelle est la liberté d’un homme sous la torture ? Lorsque les rapports de force sont déséquilibrés, quand le principe d’égalité est violé, la liberté disparaît. Il est commun de dire que notre liberté s’arrête là où commence celle des autres, mais pour l’homme torturé, sa liberté commence là où s’arrête celle du bourreau…

Nous sommes libres de choisir la marque de notre véhicule, le modèle, la couleur, etc. Mais si notre assureur se déresponsabilisait et nous laissait tomber après que notre voiture ait été incendiée, où serait notre liberté ? Notre liberté dépend des Autres et de leur respect du principe de responsabilité.

Nous venons de découvrir que la liberté n’est pas une valeur absolue. Elle aussi naît avec la brisure de symétrie. C’est par cette petite fente dans le déterminisme qu’apparaît Madame la Liberté. C’est à travers cette fissure que se crée un espace-temps avec des possibilités de choix qui ne survivent que dans les limites du respect des diverses symétries.

La liberté donne à l’individu responsable toute sa dignité. La capacité de l’être humain à évoluer dépend étroitement de sa relation à l’environnement et aux autres humains.  Parce que l’être humain est un être matériel et spirituel profondément relationnel, il ne peut s’affranchir des limites que lui dictent les règles de symétries.

Ce sont ces limites qui donnent un sens, une substance et une raison d’être à notre liberté. Une liberté sans limite est comme un territoire sans frontière : indéfendable. Le vieux dicton : la liberté s’arrête là où commence celle des Autres est toujours valable. Il montre l’importance des valeurs normatives.

 

Le bien et le mal

Les notions de « bien » et de « mal » sont intimement liées aux notions de « vie » et de « mort ». Dans les temps anciens, lorsque les activités humaines étaient simples, il fallait cueillir des champignons comestibles, c’était le « bien », les vénéneux, c’était le « mal ». Il fallait tuer l’ours plutôt que d’être dévoré par lui. Ces notions de « bien » et de « mal » étaient claires bien que subjectives. Tuer l’ours des Pyrénées ou des Alpes est l’exemple même de ce qu’il ne faut plus faire aujourd’hui si l’on recherche le bien commun.

Au Moyen Âge, des moines défrichaient à tout va. Ils coupaient les arbres pour aménager les terres et les cultiver. Ce qu’ils faisaient était « bien ». Aujourd’hui, les critiques ne manquent pas contre les déforestations brésiliennes qui bouleversent le régime des pluies. Les sécheresses qui s’ensuivent affament les petits cultivateurs du Nord-Est. Défricher, c’est « mal ».

Le bien et le mal: des notions fluctuantes ?

Les notions de « bien » et de « mal » seraient-elles fluctuantes, ou soumises à des modes passagères ? En fait, ces notions dépendent aussi du système référentiel que nous choisissons. Lorsque nous jugeons les situations de manière subjective,  par rapport à nous-mêmes, lorsque l’ours est ressenti comme une menace pour notre vie ou nos biens, nous le tuons. Par contre, lorsque nous jugeons les situations de manière objective, par rapport à ce qui EST, par rapport à une nature déséquilibrée, le souci de la rééquilibrer commande de protéger l’ours. C’est toute la différence entre un système référentiel « subjectif » (autoréférentiel) et un système « objectif ». Un système référentiel subjectif génère des tensions entre individus et même entre nations. Il favorise l’esprit de compétition.

Toutefois il est des situations où l’individu doit prendre soin de lui-même pour rester en vie et maintenir son autonomie le plus longtemps possible, afin de ne pas être une charge pour les autres. Le choix d’un système référentiel objectif ou subjectif dépend du contexte et, dans certains cas, la liberté de conscience, bien que subjective, prend tout son sens pour les individus.

Par contre, dans le cas d’une institution nationale ou internationale dont l’objectif déclaré est une forme de bien commun, une éthique subjective telle que celle pratiquée par des millions d’individus n’a pas sa place. Cette institution doit se doter d’une éthique construite sur des bases objectives, au service de la communauté. Elle n’a pas à se préoccuper de sa reproduction et sa propre survie ne devrait dépendre que de sa capacité à promouvoir le bien commun.

Dans les relations humaines et internationales, le non-respect des principes d’égalité d’être, de réciprocité, de proportionnalité, de responsabilité nous conduit de la symétrie à la dissymétrie. C’est une pente naturelle qui crée des tensions. Celles-ci augmentent au fur et à mesure que nous nous éloignons de la symétrie; ainsi la souffrance, la haine, l’injustice, voire la violence, augmentent dans la même proportion. C’est le commencement du mal.

Le bien = symétrie ?

En règle générale, j’observe que le bien s’épanouit autour de la symétrie, tandis que le mal grandit sur le chemin de la dissymétrie et finit par cracher son venin dans l’asymétrie des relations et des rapports de forces. Quand le boulanger pétrit la pâte et cuit le pain il répond à la demande des clients ; quand le docteur soigne ses patients et quand le jardinier arrose ses fleurs tous réduisent l’asymétrie entre l’offre et la demande. C’est un acte moral qui a permis à des millions de parties prenantes de gagner leur vie dans l’honneur.

Mais c’est aussi dans l’asymétrie des marchés (déséquilibre entre l’offre et la demande)  que les opportunités de gains (et risques de pertes) sont les plus grandes. Il ne faut donc pas s’étonner de l’énorme pouvoir d’attraction de la dissymétrie, ce paradis des hommes d’affaires en mal d’adrénaline. Dans la plupart des cas les hommes d’affaires satisfont des demandes et réduisent la dissymétrie. Mais il existe des cas où des spéculateurs exacerbent les déséquilibres en créant des besoins artificiels ou en accaparant des marchandises pour les soustraire du marché.

Il m’arrive de taquiner mes amis en leur demandant lequel de ces deux outils : la liberté ou la ruse, est moral (bon) et lequel est immoral (mauvais). Le piège est facile, la liberté est toujours encensée et la ruse condamnée. Or ces deux instruments permettent de faire le bien ou le mal ! Mais pour vaincre le mal, il faut savoir ruser ! L’un et l’autre doivent être encadrés par des règles normatives, c’est évident. Cependant l’individu doit rester le seul juge (liberté de conscience), car celui dont le comportement serait trop ouvertement « moral » donc prévisible, risquerait bien d’être la victime désignée d’un prédateur !

Il est cependant important de faire la différence entre le comportement d’un individu qui se bat pour vivre, survivre et se reproduire dans un environnement très concurrentiel et celui d’une institution qui, souvent, jouit d’un monopole et dont le seul souci devrait être de promouvoir le type de bien commun pour lequel elle a été établie. Dans ce cas, les institutions ne devraient pas avoir besoin de ruser ni d’abuser de leur liberté!

La souffrance, la honte permettent aux individus de prendre conscience d’une asymétrie, et ainsi de réagir. Les institutions sont insensibles et sont donc incapables de réagir.

Faire le bien, c’est d’abord faire le choix d’un système référentiel cohérent, et ensuite celui de réduire les tensions en allant dans le sens de la symétrie, même sans jamais l’atteindre. Faire le bien est un chemin que l’on emprunte, une impulsion que l’on donne, une direction que l’on choisit. Un bien-être résulte immédiatement de cette impulsion qui réduit la tension. Le bien-être apparaît dès que la tendance vers la dissymétrie s’inverse : alors renaît l’espoir de retrouver l’équilibre, la paix, la santé, le bonheur, la fierté, la justice.

La recherche du bien s’apparente à la recherche de la vérité : de même qu’on ne peut pas dire une chose et son contraire,  on ne peut pas faire le bien ici, en faisant simultanément du mal là, au nom de l’efficacité par exemple. C’est contradictoire !

 

Les droits et les devoirs

Les cinq repères et limites que sont les principes d’égalité, de réciprocité, de proportionnalité, de responsabilité et de liberté, ainsi que les autres valeurs qui leur sont associées : vérité, solidarité etc. sont à la fois des droits et des devoirs. Ces droits et ces devoirs sont intimement liés aux forces humaines à l’instar des opportunités et des contraintes qui sont attachées aux forces de la nature. Par exemple la gravitation est à la fois une opportunité pour les skieurs qui ont le droit de s’élancer sur la piste et une contrainte, car ils ont le devoir de maîtriser leur vitesse, pour leur sécurité et celle des Autres. Plus généralement on peut dire que les opportunités et contraintes données par les forces de la nature sont un droit d’être et d’évoluer et le droit d’être implique un devoir moral de réciprocité égal à celui des Autres.

Il y a une symétrie entre les droits et les devoirs. Nos droits, comme nos devoirs, finissent là où commencent ceux des Autres. À première vue, ces droits et devoirs sont une frontière entre individus, mais en réalité, ce sont des passerelles qui relient les êtres entre eux. La symétrie les unit. Ces liens ont un pouvoir immense, celui de rassembler l’humanité en une véritable communauté. C’est par ces liens ou passerelles que le tissu social est irrigué.

Lorsqu’on brise très légèrement les symétries, les droits et les devoirs s’humanisent : on y introduit des notions de tolérance, de pardon et de bienveillance. Avec une légère brisure de symétrie, la rigidité des principes s’estompe, les liens se renforcent, l’amitié, la fraternité, la solidarité se développent.

Chacun peut lire ce texte avec les lunettes de ses intérêts. Un juriste retiendra peut-être l’importance des droits et des devoirs, tandis qu’un médecin privilégiera l’aspect relationnel que ces repères-passerelles créent entre lui et son patient. La complexité de la vie nous interdit de nous fixer trop rigidement sur un seul aspect de la réalité. Une vision holistique favorise l’approche de la vérité.

Alors que les démocraties peinent à promouvoir les droits de l’homme, les philosophes se prennent les pieds dans la rhétorique kantienne des devoirs de l’homme. Le devoir, nous dit Kant, est « la nécessité d’agir par respect pour la loi ». Si c’était par respect des lois quantiques naturelles, alors j’aurais été d’accord avec lui, mais il se référait à une loi morale « métaphysique » trop pure pour être réelle.

De mon point de vue les devoirs ne sont que l’image inversée des droits dans le miroir. Ils sont inséparables. Ils découlent du principe de réciprocité. Le droit de pêcher dans la rivière à côté de chez moi n’a de sens que si les riverains en amont ont le devoir de ne pas polluer ce cours d’eau. Le droit de l’un finit là où commence celui de l’Autre. Je ne suis pas le seul à vouloir taquiner la truite, j’accepte que d’autres prennent du poisson.

La convention des droits de l’enfant procède des meilleures intentions : elle donne une liste impressionnante des droits de l’enfant, mais hélas, ne mentionne aucun de ses devoirs ! Comment a-t-on pu céder à l’illusion qu’un enfant puisse avoir des droits sans contrepartie, ne serait-ce que le devoir de respecter les droits des Autres ! Les enfants ignorent ou sous-estiment leur devoir de respect envers leurs professeurs. C’est aussi parce que l’on confond l’égalité d’être avec l’égalité de situation. Les enfants ont le droit d’être et de vivre, comme les adultes, mais ils ne sont pas leurs égaux. Ils doivent commencer par apprendre les règles du grand jeu de la vie, par être instruits sur leurs droits et leurs devoirs. Ils doivent devenir autonomes, dans la mesure du possible, avant d’être les égaux des adultes.

 

1. Contrairement aux anciennes éthiques qui fixaient des buts à atteindre.(retour)

2. Le cygne noir (The black swan) de Nassim N. Taleb (retour)

3. CD rom : Le défi de l’univers (retour)

4. Des choix parfois très simples tels que gauche ou droite : Par exemple les acides aminés sont  « gauche » ou lévogyres. Notre cœur est à gauche.(retour)

Suite