Symétrie, valeurs et liberté de conscience

Lors d’une visite du musée d’art et d’histoire de Thessalonique, il y a 25 ans, le guide  m’a dit : « Si vous ne comprenez pas la symétrie,  vous ne comprendrez jamais l’art grec, la philosophie grecque, ni la science grecque, dont l’astronomie ».

Dans la culture grecque classique la symétrie était une référence suprême. Elle symbolisait la pureté, la perfection, l’éternité, la beauté. Cette référence abstraite a probablement été importée d’Egypte ou d’Orient par les anciens grecs et elle s’est répandue en occident en influençant notre manière de penser, notre éthique, nos arts, sciences et techniques jusqu’au 20ème siècle.

La symétrie, ce référentiel ultime, a produit des valeurs morales idéalisées au souci de soi, à son bonheur, aux vertus personnelles : perfection, pureté et le christianisme nous a même promis la vie éternelle. La symétrie a donné naissance à un grand nombre de théories morales: Épicure, Platon, Spinoza, Kant et bien d’autres. Aristote a été une référence éthique pendant des siècles, pourtant il considérait les femmes comme inférieures et il justifiait l’esclavage !

Contrairement aux sciences dures qui vérifient leurs théories par l’expérimentation, les théories morales classiques reposent sur des traditions, croyances et quelques spéculations. En outre leur quête de valeurs parfois trop absolues a généré des contraintes politico-religieuses insoutenables et tyranniques au cours des siècles.

En se focalisant sur l’Homme pris comme « la mesure de toute chose », certaines anciennes éthiques l’ont rendu responsable de tous les maux. Un mouvement de libération a vu le jour avec l’avènement de la « liberté de conscience » Luther la revendiquée vers 1520 et elle a acquis son statut avec la révolution française et la déclaration des droits de l’Homme en 1789.  Puis elle s’est internationalisée en 1948 avec la déclaration universelle des droits de l’Homme.

La liberté de conscience a sans doute libéré les énergies des entrepreneurs et des libres penseurs ; elle a peut-être contribué à l’essor du capitalisme (Max Weber), mais elle a de graves inconvénients :

  • Elle est très subjective et favorise l’individualisme au détriment du « bien commun» (en se focalisant sur l’Homme elle ignore l’environnement ou alors ne le considère que comme habitat au service de l’Homme).
  • Elle ne convient pas aux institutions puisqu’elles n’ont pas de conscience ;
    pourtant les institutions jouent un rôle prépondérant dans la société. Les individus en charge de ces institutions qui souhaiteraient promouvoir leurs valeurs éthiques ne sont pas libres, car ils doivent fidélité et loyauté à leur employeur. Et les institutions ont toujours de bonnes excuses pour ignorer les critiques légitimes : des raisons supérieures, des secrets d’État, des considérations budgétaires etc.
  • Enfin cette liberté – sans limite formelle – a ouvert la porte aux démesures.

Nous avons donc besoin d’une nouvelle éthique pour les institutions, pour qu’elles fassent contrepoids à la liberté de conscience des individus dont certains ont un incorrigible besoin d’accumuler et de ne penser qu’à leurs intérêts. Il faut dire que, dans notre système économique, les individus sont souvent menacés, humiliés, agressés. Il faut donc accepter qu’ils défendent prioritairement leurs intérêts et ceux de leur famille ou proches, car la concurrence est rude. Il faut donc réformer les institutions, car on ne réformera pas les Humains. Dans cette perspective l’éthique devra être  plus « objective » en orientant les actions des institutions vers le bien commun avec plus d’équité, de justice, de mesure, de responsabilité pour regagner la confiance des individus indignés par les nombreuses dérives. Jusqu’à présent les institutions ont trop souvent favorisé les intérêts privés d’une minorité en renforçant les penchants égoïstes et naturels des individus. Un rééquilibrage est nécessaire.

Un système éthique n’a de valeur que s’il est partagé. Dans le cadre de la mondialisation nous avons besoin d’une étique « universelle ». Les éthiques religieuses sont locales et diffèrent d’un endroit à l’autre. Une éthique fiable, partagée par un grand nombre (comme le système métrique), permettrait de construire une mondialisation plus harmonieuse. L’inflation des systèmes éthiques a créé une tour de Babel et une grande confusion des valeurs. Trop d’éthiques tuent l’Éthique !

Dans les sciences les références à la symétrie ont été fructueuses si l’on pense aux découvertes d’Albert Einstein qui est parti de la symétrie pour construire la théorie de la relativité générale. Cependant, elles nous renvoient à un monde abstrait, non vivant, totalement déterminé, non évolutif, en contradiction avec les découvertes de Darwin et de la mécanique quantique. Voyons maintenant ce que les symétries légèrement brisées peuvent nous offrir.

 

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